Nous parlons beaucoup des promesses de l’IA.
Moins de ce qui se passe sous la surface.

Dans un article récent*, je défendais l’idée que la résistance à l’IA n’est pas une pathologie à “traiter”, mais un mécanisme de régulation qui nous aide à reprendre la main sur le sens, le rythme et les conditions de notre travail.

En découvrant l’intervention d’Astra Taylor** sur les luttes autour des méga-data centers, j’ai réalisé à quel point cette question dépasse les usages quotidiens : derrière chaque assistant IA “magique”, il y a des infrastructures massives qui consomment énergie et eau, et redessinent silencieusement nos territoires.

Selon une étude d’Alex de Vries (Université d’Amsterdam / Digiconomist), reprise notamment par Euronews et Les Numériques, l’empreinte carbone des systèmes d’IA pourrait atteindre entre 32,6 et 79,7 millions de tonnes de CO₂ en 2025, un ordre de grandeur comparable aux émissions annuelles de la ville de New York ou d’un petit pays européen, et leur empreinte hydrique entre 312,5 et 764,6 milliards de litres, soit l’équivalent de la consommation mondiale d’eau embouteillée.

Dans le même temps, le Shift Project montre que le poids de l’empreinte du numérique se déplace vers les centres de données, au point de peser sur les arbitrages énergétiques nationaux.

Partout, des communautés locales s’organisent et contestent certains projets de data centers, non pas par peur de la technologie, mais pour pouvoir discuter de ce qu’elles y gagnent réellement en échange de leurs ressources.

Sortir du mythe de la “magie” technologique devient urgent, et le débat n’est d’ailleurs plus tabou chez les concepteurs eux‑mêmes.
Lors d’une récente audition à l’Assemblée nationale, Arthur Mensch, patron de Mistral AI, a décrit très explicitement son métier comme celui qui consiste à « transformer de l’énergie en intelligence, des électrons en tokens »***.
Produire un token, c’est consommer une ressource finie et générer des externalités sur nos territoires. Et comme il l’a rappelé aux députés, la seule manière d’avoir voix au chapitre face à ces data centers, c’est d’exiger que la valeur créée bénéficie réellement aux territoires qui en supportent les coûts, plutôt que de repartir ailleurs.

Dans ce contexte, tous les travailleurs du savoir qui parlent d’IA, formateurs, consultants, managers, communicants, enseignants, créateurs de contenu, jouent un rôle clé. Nous ne faisons pas que montrer des cas d’usage : nous contribuons à installer ce qui devient, pour nos publics, normal, désirable ou inévitable.

Présenter les gains sans jamais évoquer les infrastructures, l’énergie, la gouvernance ou la sobriété, ce n’est pas la neutralité. C’est laisser d’autres décider du cadre. Mettre ces dimensions sur la table, c’est offrir une boussole : donner des repères pour décider, débattre, parfois accepter, parfois résister.

La “double face” de l’IA n’oppose pas progrès et refus du progrès. Elle ouvre un espace où les travailleurs du savoir peuvent redevenir ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être : des passeurs de complexité, pas seulement des démonstrateurs de fonctionnalités.


Sources

*Yann Bonizec - “AI résistance” : réflexe sain ou retard coupable ? 22/04/2026
https://www.atawak.com/resistance-ia/

** Astra Taylor est écrivaine, documentariste et militante, cofondatrice du mouvement Debt Collective et auteure de plusieurs ouvrages sur la démocratie, le numérique et le pouvoir.
Son entretien sur la résistance aux centres de données d’IA est disponible (en anglais) ici : https://www.democracynow.org/2026/5/13/astra_taylor_ai_data_centers_backlash.

*** Commission d’enquête sur « les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique… », audition d’Arthur Mensch (Mistral AI), Assemblée nationale, 12 mai 2026.
https://www.youtube.com/watch?v=qQq9qC2xv_4


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Je conçois des écosystèmes apprenants pour les équipes L&D et les organismes de formation. Fondateur d’ATAWAK et auteur de « aiaiaiaiai ! – Apprendre et partager le savoir dans un monde liquide ». Maître de conférences associé à l’Université Sorbonne Nouvelle – UFR Sciences de l’information et de la communication.

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