Quelle vie après le module ?
Pourquoi aucun module e-learning n’a changé ma vie ?
On a tous, ou presque, un livre qui nous a marqués.
Un livre que l’on a lu à un moment précis, et qui a changé quelque chose dans notre manière de voir le monde. Pas forcément de façon spectaculaire. Parfois, une phrase suffit. Un raisonnement. Une atmosphère. Une manière de nommer ce que l’on pressentait sans parvenir à le formuler.
On a aussi des musiques qui ont accompagné des périodes entières de notre vie. Des albums qui ramènent immédiatement à un âge, à un lieu, à une manière d’être. Des films qui ont ouvert un imaginaire. Des jeux vidéo, aussi, parfois, qui ont constitué de véritables mondes à habiter, avec leurs paysages, leurs règles, leurs personnages, leurs communautés.
Des œuvres qui ont laissé une trace suffisamment profonde pour que l’on continue, des années plus tard, à se souvenir de ce qu’elles ont fait en nous.
Mais bizarrement, je serais bien incapable de citer un module e-learning qui aurait produit le même effet.
Je peux citer des formations utiles. Des plateformes bien conçues. Des expériences digitales agréables. Des dispositifs intelligents. Des ressources qui m’ont permis de comprendre quelque chose, de résoudre un problème, de gagner du temps.
Mais un module qui aurait changé ma vie ? Une expérience digitale d’apprentissage qui aurait marqué une période de mon existence comme un livre, un film, une musique ou un jeu ? Je cherche et je ne trouve pas.
Bien sûr, il existe sûrement des expériences digitales qui ont profondément marqué certaines personnes. Des mondes en ligne, des communautés, des jeux, peut-être même quelques dispositifs d’apprentissage. Le problème n’est donc pas le numérique en lui-même.
La question est plus précise : pourquoi, dans le champ du e-learning professionnel, ces souvenirs semblent-ils si rares ?
C’est étrange, parce que le numérique avait pourtant tout pour cela.
Sur le papier, le digital learning disposait d’une puissance considérable.
Il pouvait associer le texte, l’image, le son, la vidéo, l’interaction, la simulation, la narration, la personnalisation, le jeu, la communauté. Il pouvait faire ce qu’un livre ne pouvait pas faire seul. Il pouvait montrer, faire manipuler, faire entendre, faire recommencer, adapter, répondre, relier.
Le numérique éducatif aurait pu devenir un lieu d’expériences radicales. Un espace où l’on n’apprend pas seulement parce qu’un contenu est mis à disposition, mais parce qu’une forme nous traverse. Un espace où l’on ressort différent, non pas seulement informé, mais déplacé.
Dans les faits, il a souvent produit autre chose.
Des modules à terminer. Des parcours à suivre. Des écrans à valider. Des quiz à réussir. Des ressources à consulter. Des interfaces à parcourir. Des dispositifs parfois très propres, parfois très efficaces, parfois même très bien designés.
Mais rarement des expériences que l’on emporte avec soi.
Le digital learning a longtemps été pensé à partir de l’efficacité.
Il fallait rendre la formation accessible. Il fallait industrialiser. Il fallait déployer vite, à grande échelle, avec des coûts maîtrisés. Il fallait suivre les complétions, mesurer les scores, vérifier que les personnes avaient bien consulté les contenus.
Dans ce cadre, le module est devenu une forme dominante. Une forme pratique, standardisable, compatible avec les plateformes, les temps contraints et les exigences de reporting. Une forme qui permet de dire : la formation existe, elle est disponible, elle a été suivie.
Cette logique a produit des choses utiles. Il ne s’agit pas de la balayer d’un revers de main. Dans beaucoup de situations, un module bien fait vaut mieux qu’une absence de formation, qu’un PDF indigeste ou qu’une transmission laissée au hasard.
Mais l’utilité n’est pas la transformation.
Un dispositif peut être utile sans laisser de trace. Il peut transmettre une information sans ouvrir un monde. Il peut aider à faire quelque chose sans modifier durablement notre manière de voir, de sentir ou de penser.
C’est peut-être là que se situe le problème.
Nous avons appris à concevoir des modules que l’on termine. Nous avons plus rarement conçu des expériences que l’on emporte avec soi.
Ce qui marque ne se contente pas d’expliquer.
Un livre qui nous transforme ne fait pas seulement passer un message. Il impose un rythme. Il construit une voix. Il laisse des blancs. Il résiste parfois. Il nous oblige à habiter une pensée plus longtemps que prévu. Il ne se contente pas de nous donner une réponse, il nous fait entrer dans une manière de regarder.
Une musique ne nous marque pas parce qu’elle est efficace. Elle nous marque parce qu’elle revient, parce qu’elle accompagne, parce qu’elle se mêle à des moments de vie. Elle ne se contente pas de produire une émotion. Elle devient le support d’une mémoire.
Un film ne nous inspire pas seulement par son contenu. Il nous marque par ses images, ses silences, ses scènes, ses personnages, ses tensions. Il laisse en nous des fragments qui continuent à travailler longtemps après le générique.
Et les jeux vidéo rappellent que le numérique peut, lui aussi, laisser des traces profondes. Certains jeux ont construit des imaginaires durables, des habitudes de pensée, des expériences partagées, des formes d’attachement. Ils prouvent que le digital peut être autre chose qu’un support fonctionnel.
Le problème n’est donc pas l’écran.
Le problème est peut-être que le digital learning a voulu devenir un service, un outil, un support, une plateforme. Il a rarement osé se penser comme une forme culturelle.
Il a souvent cherché à être clair.
Clair, fluide, accessible, progressif, engageant, mesurable. Tout cela est nécessaire. Mais tout cela ne suffit pas à produire une expérience mémorable. À force de chercher la fluidité, on peut retirer la résistance. À force de chercher la clarté, on peut supprimer le mystère. À force de chercher l’efficacité, on peut perdre l’intensité.
Ce qui transforme n’est pas toujours ce qui se comprend immédiatement.
Ce qui manque le plus souvent aux productions digitales d’apprentissage, ce n’est pas la technique.
Ce n’est pas non plus le graphisme, l’interactivité ou la qualité des médias. Beaucoup de modules sont aujourd’hui propres, animés, responsives, compatibles, accessibles, scénarisés. Ils remplissent leur fonction.
Mais ils semblent rarement portés par une nécessité intérieure.
On sent rarement qu’une personne, une équipe ou une organisation devait absolument faire exister cette forme-là, de cette manière-là. On sent rarement une vision du monde. On sent rarement un risque pris. On sent rarement une voix.
C’est peut-être pour cela que tant de productions e-learning paraissent interchangeables. Elles sont correctement faites, mais elles pourraient avoir été produites par n’importe qui, pour n’importe qui, dans n’importe quel contexte.
Or ce qui marque porte toujours une singularité.
Une œuvre, même modeste, engage une manière de voir. Elle ne se contente pas d’organiser des contenus. Elle propose une forme de présence. Elle dit : voici une expérience que nous avons jugé nécessaire de vous faire traverser.
Le digital learning a souvent neutralisé cette dimension au nom de la clarté, de la conformité, de la validation, de la standardisation. Il a voulu éviter le trop subjectif, le trop risqué, le trop marqué.
Il y a gagné en sécurité. Il y a parfois perdu en puissance.
La plupart des dispositifs digitaux d’apprentissage sont conçus pour être achevés.
On commence. On avance. On valide. On obtient un score. On termine. Le système enregistre que l’expérience a eu lieu.
Mais l’apprentissage profond ne se laisse pas toujours enfermer dans cette logique de complétion.
Ce qui nous transforme continue souvent après. Une phrase revient. Une image insiste. Une question se déplace. Un malaise apparaît. Une idée se reconnecte à une situation vécue plusieurs jours plus tard.
L’expérience ne s’arrête pas au moment où le support se ferme. Elle poursuit son travail dans la vie de celui ou celle qui l’a traversée.
C’est peut-être cela, la différence entre une expérience correctement conçue et une expérience radicale. La première se termine. La seconde continue.
Elle continue dans nos conversations, dans nos gestes, dans nos choix, dans notre manière d’interpréter ce qui nous arrive. Elle devient une ressource intérieure, pas seulement une information stockée.
Un module e-learning peut-il produire cela ? Oui, probablement. Mais à condition de ne pas être pensé seulement comme un objet de diffusion.
La question n’est pas de rendre le digital learning plus spectaculaire.
Ce serait même un contresens. Ajouter plus de vidéo, plus d’animation, plus d’avatar, plus d’interactivité ne suffit pas. On peut produire une expérience très riche techniquement et parfaitement oubliable.
La vraie question est ailleurs.
Quel type de trace voulons-nous laisser ? Une information retenue quelques jours ? Une procédure correctement appliquée ? Un comportement observé ? Ou une manière de voir qui continue à se transformer après l’expérience ?
Toutes les formations n’ont pas vocation à changer une vie. Il serait absurde de demander à chaque module réglementaire de produire un bouleversement existentiel. Mais il serait tout aussi dommage de réduire tout le digital learning à des objets que l’on consomme, valide et oublie.
Certains sujets méritent plus.
Ils méritent une forme. Une voix. Une atmosphère. Une résistance. Une mémoire. Ils méritent que l’on cesse de seulement demander : “Qu’est-ce que l’apprenant doit savoir faire à la fin ?”
Il faut aussi demander : “Qu’est-ce qui doit continuer à travailler en lui après ?”
C’est aussi pour cette raison que, chez Atawak, nous travaillons aujourd’hui sur deux veines de modules.
D’un côté, des modules courts, sobres, efficaces, qui vont droit au but parce que certains besoins l’exigent : transmettre une information, clarifier une procédure, sécuriser une pratique, rendre une ressource immédiatement disponible.
De l’autre, des modules habités, incarnés, pas nécessairement plus longs, mais conçus pour produire autre chose qu’une simple complétion : une résonance, une présence, une expérience apprenante que l’on garde avec soi.
Les deux ont leur place.
Mais ils ne relèvent pas de la même ambition.
Un module réussi n’est donc pas seulement celui que l’on achève. C’est celui qui correspond à la trace qu’il devait laisser.
Parfois, cette trace doit être claire, courte, immédiatement utile.
Parfois, elle doit continuer de travailler en nous quand l’écran s’est éteint.
Je conçois des écosystèmes apprenants pour les équipes L&D et les organismes de formation. Fondateur d’ATAWAK et auteur de « aiaiaiaiai ! – Apprendre et partager le savoir dans un monde liquide ». Maître de conférences associé à l’Université Sorbonne Nouvelle – UFR Sciences de l’information et de la communication.
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