Pourquoi j’ai construit un monde plutôt qu’une simple marque
Les consultants et les responsables formation me disent : “Des elfes, des aliens… ça va bien Yann ?” Alors je leur parle de macrodesign éditorial.
Les consultants et les responsables formation me disent : “Des elfes, des aliens… ça va bien Yann ?” Alors je leur parle de macrodesign éditorial.
Derrière les figures d’ATAWAK - humaines ou non - il n’y a pas un simple choix esthétique. Il y a une réflexion sur la manière de rendre visibles des fonctions, de structurer des environnements d’apprentissage et de construire une cohérence éditoriale dans la durée. Ce texte explique pourquoi ce travail passe par un lore* et ce que cela change concrètement.
Depuis l’ouverture du nouveau site d’ATAWAK et le lancement du Dragon Flux, plusieurs personnes m’écrivent.
Consultants, formateurs, concepteurs.
La question revient souvent, parfois avec curiosité, parfois avec une forme d’inquiétude derrière la formule :
La réponse la plus simple serait : par plaisir.
Et ce ne serait pas entièrement faux. Le plaisir de créer, le goût du décalage, l’envie de sortir des codes trop étroits ont bien leur place dans l’aventure ATAWAK.
Mais s’en tenir à cela serait passer à côté de l’essentiel.
Le lore n’est pas là pour “faire joli”, ni pour rendre les contenus plus attractifs à la surface. Ce n’est pas une couche narrative ajoutée après coup pour habiller des dispositifs pédagogiques classiques.
C’est un choix de design.
Un choix éditorial.
Un choix pédagogique.
Et, au fond, un choix de structure.
Le lore ATAWAK sert à rendre visibles des fonctions, à organiser des prises de parole, à mettre en scène des situations, à donner une cohérence d’ensemble à des contenus qui, sans cela, risqueraient de rester dispersés. Il permet aussi de poser un cadre clair sur ce qui relève de la fiction et sur la manière dont cette fiction peut être utilisée proprement, au service du partage des savoirs.
En ce sens, le lore n’est pas une fantaisie périphérique. Il fait partie de l’architecture même du projet.
À mesure que les outils progressent, il devient de plus en plus facile de produire des avatars réalistes, des visages crédibles, des voix presque indiscernables. Techniquement, c’est impressionnant. Mais cette puissance technique ouvre aussi une zone trouble. Plus une figure artificielle ressemble à une personne réelle, plus la question de l’ambiguïté devient sensible.
Chez ATAWAK, nous avons fait un autre choix.
Créer des figures manifestement fictives - un alien, une elfe, des créatures Tawakis improbables, une présence impossible à confondre avec un humain ordinaire - permet d’installer immédiatement un pacte clair avec le public. Ce que vous voyez n’est pas une personne réelle. Ce n’est pas un témoignage maquillé. Ce n’est pas une présence humaine simulée pour créer l’illusion.
La fiction est visible.
Et cette visibilité n’est pas un détail. Elle rend l’usage plus propre, plus lisible, plus honnête. Elle permet aussi d’éviter l’inconfort produit par ces faux humains donnés pour être humains (le fameux effet uncanny valley ou vallée de l'étrange), cette zone flottante où quelque chose semble exact sans l’être complètement.
En assumant la stylisation, on sort de cet entre-deux. Le personnage n’essaie pas de se faire passer pour autre chose que ce qu’il est : une figure conçue, au service d’une fonction et d’un univers.
Mais ce choix ne tient pas seulement à une prudence éthique. Il a aussi une valeur fonctionnelle.
Dans le lore ATAWAK, une figure n’existe pas parce qu’elle est sympathique ou originale. Elle existe parce qu’elle porte quelque chose de précis.
Dans certains modules, TOMO accompagne l’apprenant. Il n’est pas là pour lui donner du contenu. Il soutient, relance, interroge, met en perspective. Ailleurs, d’autres figures peuvent porter la qualité, la conformité, la responsabilité, la médiation, l’attention au terrain ou la cohérence d’ensemble.
Autrement dit, les figures ne décorent pas le système. Elles le structurent.
Elles donnent des repères stables. Elles permettent d’identifier des rôles, de distribuer des fonctions, d’installer une mémoire des usages. Là où beaucoup de dispositifs restent abstraits, neutres ou désincarnés, le lore offre une scène lisible. Et cette lisibilité compte énormément dès qu’il s’agit d’apprendre, de naviguer dans des ressources, de comprendre qui parle, d’où il parle, et dans quel registre.
Si le lore ATAWAK compte aujourd’hui plus de quarante figures, ce n’est pas par goût de l’accumulation. C’est parce que les environnements dans lesquels nous travaillons et ceux de nos clients ne sont jamais composés d’une seule voix. Ils sont faits de métiers, de tensions, de sensibilités, de temporalités, d’arbitrages et de responsabilités. Ils sont traversés par des logiques parfois contradictoires. Ils sont vivants.
Le lore permet de construire un microcosme capable de refléter cette complexité sans l’écraser.
Il n’est pas question ici de reproduire à l’identique une organisation réelle, mais de construire un monde suffisamment structuré pour faire émerger, progressivement, des interactions, des frottements, des points de vue et des situations de travail. C’est d’ailleurs une partie importante de ce que nous allons rendre plus visible dans les produits ATAWAK : des figures qui n’existent pas seulement isolément, mais qui se répondent, se confrontent, collaborent, s’influencent.
C’est là que la fiction devient particulièrement utile. Elle permet de concevoir des objets d’étude, de réflexion et de débat à partir de situations incarnées : un entretien annuel, une situation de management, un arbitrage mal posé, une incompréhension entre deux fonctions, une décision qui produit des effets inattendus. En faisant circuler cela dans un environnement explicitement fictionnel, nous pouvons travailler des situations très réelles sans viser une personne réelle, sans enfermer l’analyse dans le jugement immédiat, et sans déclencher trop vite des mécanismes défensifs.
La fiction, dans ce cadre, protège sans édulcorer.
Elle permet de travailler le réel avec plus de distance, et parfois avec plus de justesse.
C’est aussi à cet endroit qu’apparaît une autre dimension, plus discrète mais très importante : celle des représentations.
Dans beaucoup d’univers professionnels, les fonctions restent liées à des images assez prévisibles. Qui incarne l’autorité ? Qui accompagne ? Qui explique ? Qui rassure ? Qui décide ? Qui détient la légitimité ? Qui prend la parole ? Qui reste au second plan ?
Ces choses-là ne sont pas neutres. Elles sont portées par des habitudes visuelles, sociales, culturelles. Et trop souvent, elles se répètent sans même être interrogées.
Le lore permet de travailler cela autrement.
Il permet de composer un collectif dans lequel coexistent des humains et des non-humains, des présences féminines fortes, des figures plus jeunes, d’autres plus âgées, des styles de corps, des postures, des énergies et des manières d’exercer une fonction qui ne reconduisent pas automatiquement les mêmes images. Il permet aussi de faire exister une pluralité sans la réduire à un affichage décoratif.
Ce point est important pour moi. Pas parce qu’il faudrait cocher des cases, mais parce qu’un univers éditorial et pédagogique est toujours aussi un univers de représentation. Il montre, explicitement ou non, ce qu’il considère comme normal, crédible, central, désirable ou secondaire.
En travaillant avec des figures humaines, extra-humaines, intergénérationnelles, parfois improbables mais toujours situées, on desserre les codes. On élargit les imaginaires. On évite que certaines fonctions restent enfermées dans des figures attendues. Et l’unité visuelle d’ensemble — les tenues, les codes, l’inscription dans un même collectif — permet de faire coexister cette diversité sans dissoudre la cohérence.
Ce n’est pas un supplément d’âme.
C’est une décision de conception.
Mais le point le plus important est peut-être encore ailleurs.
Car le lore n’est, au fond, que la partie visible d’un travail plus profond.
Beaucoup pensent encore que les difficultés du digital se jouent principalement dans les outils. Dans le choix des plateformes. Dans la maîtrise des logiciels. Dans la rapidité de production. Dans la capacité à faire des vidéos, des modules, des posts, des supports plus vite que les autres.
À mes yeux, le vrai problème se situe souvent plus haut.
Il se situe dans l’absence de vision éditoriale.
Quand cette vision manque, les contenus s’accumulent mais ne font pas système. Les supports existent, mais ne se répondent pas. Les ressources pédagogiques, la communication, le marketing, les prises de parole et les dispositifs de formation avancent côte à côte sans véritable colonne vertébrale commune. Le message devient flou. L’expérience se fragmente. L’incertitude augmente. Et, très concrètement, on perd du temps, de l’argent et de la qualité.
On produit, parfois beaucoup. Mais on ne construit pas vraiment.
C’est pour cela que je parle ici de macrodesign éditorial.
Le sujet n’est pas seulement d’avoir une belle charte ou quelques templates bien faits. Le sujet est de penser l’ensemble : les rôles, les registres de voix, les figures, les niveaux de discours, les situations d’usage, les systèmes visuels, les promesses, les formats, les interactions, les déclinaisons. Le lore s’inscrit dans cette logique. Il ne remplace pas la vision éditoriale. Il en est l’une des formes les plus visibles, les plus incarnées, les plus opérantes.
Une fois cette vision définie, servie par une charte claire, enrichie par un lore cohérent et relayée par les bons templates, quelque chose change profondément. La communication, la formation et les ressources pédagogiques cessent d’être des blocs séparés. Elles deviennent les expressions différentes d’un même système. On gagne en précision, en souplesse, en cohérence, en vitesse de déploiement. On peut produire davantage sans réinventer tout le cadre à chaque fois. On peut aussi faire évoluer l’ensemble sans le casser.
À mes yeux, ce type d’approche ouvre un niveau de cohérence, de précision et de souplesse encore largement sous-exploité dans le domaine de la formation.
Je pense même que le champ de la formation n’a pas encore pleinement mesuré ce que peut produire un véritable macrodesign éditorial déployé de bout en bout.
Cela a évidemment des conséquences très concrètes.
Travailler avec un tel système permet de sécuriser la production, de limiter certaines dépendances, d’éviter des problèmes de droits à l’image, de maintenir une continuité dans le temps, de créer des actifs réutilisables et de déployer plus facilement de nouveaux formats. Mais là encore, l’essentiel n’est pas seulement dans le gain de temps ou dans l’efficacité opérationnelle.
L’essentiel est dans la cohérence.
Le site, les modules, les vidéos, les figures, les situations, les ressources, les prises de parole : tout cela peut enfin commencer à parler le même langage sans se répéter à l’identique. On sort du support vaguement remaquillé. On entre dans un environnement pensé.
Beaucoup parlent aujourd’hui de storytelling appliqué à la pédagogie.
Je crois que le sujet est bien plus profond que cela.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas d’ajouter une histoire autour d’un contenu. C’est de créer les conditions d’un monde éditorial et pédagogique qui tienne debout, qui rende les fonctions visibles, qui permette la prise de distance, qui structure les interactions et qui donne au partage des savoirs une forme plus lisible, plus sensible et plus cohérente.
La fiction, dans cette perspective, n’est pas un vernis. C’est un levier.
Le lore ATAWAK n’est donc pas un gadget. Il n’est pas non plus une simple excentricité créative.
C’est une architecture narrative, éditoriale et pédagogique.
Un outil de clarté.
Un outil de représentation.
Un outil de cohérence.
Un outil de design.
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Ce travail autour du lore et du macrodesign éditorial, que nous déployons chez ATAWAK comme une preuve vivante et que nous avons déjà commencé à mettre en place chez certains clients, peut aussi être conçu pour d’autres organisations, organismes de formation ou cabinets qui souhaitent sortir de contenus juxtaposés pour construire un environnement plus cohérent, plus lisible et plus incarné.
*Pour en savoir plus sur le lore, vous pouvez lire notre article : Learning Lore : design des nouveaux mondes d’apprenance.
Je conçois des écosystèmes apprenants pour les équipes L&D et les organismes de formation. Fondateur d’ATAWAK et auteur de « aiaiaiaiai ! – Apprendre et partager le savoir dans un monde liquide ». Maître de conférences associé à l’Université Sorbonne Nouvelle – UFR Sciences de l’information et de la communication.
ATAWAK accompagne les équipes L&D, les organismes de formation et les consultants-formateurs indépendants pour valoriser et digitaliser leurs offres de formation : learning design, formations interactives, IA générative, production de contenus, agents d’apprentissage IA (Tawakis), média learning et écosystèmes apprenants, dans une démarche LIFOW.
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