Dans beaucoup d’organisations, tout le monde sent qu’il “y a du potentiel”, mais les bonnes personnes ne se croisent jamais au bon moment. Un développeur à Lyon résout un problème que son collègue de Lille bataille à résoudre depuis trois semaines, sans aucun moyen simple de se trouver.

CONNECTER, dans la méthode OCDR, c’est précisément la fonction qui s’attaque à ce problème : architecturer l’écosystème relationnel pour que les intelligences disponibles et les besoins identifiés se rencontrent de façon fluide, pertinente et féconde. On ne parle plus seulement de savoir “qui sait quoi”, mais de créer les conditions pour que “qui sait quoi rencontre qui a besoin de quoi”.


1. Pourquoi vos talents se rencontrent rarement

Si la connexion ne se fait pas naturellement, ce n’est pas par manque de bonne volonté, mais parce que le système n’a pas été pensé pour ça. Quelques freins typiques :

  • Les silos structurels et géographiques : métiers, sites, business units et niveaux hiérarchiques qui vivent dans des réalités parallèles, avec très peu de surfaces de contact.
  • Les “déserts cognitifs” : des zones où les besoins d’apprentissage sont forts, mais où les ressources restent invisibles, faute de cartographie et de mise en relation.
  • Le pseudo‑networking : événements où l’on échange des cartes de visite ou des likes sur Teams, mais où rien ne se transforme vraiment en collaborations durables.

Résultat : une perte de valeur considérable. Ce n’est pas l’expertise qui manque, c’est la capacité de l’organisation à la faire circuler entre les bonnes personnes, au bon moment, sur les bonnes situations.


2. Designer les rencontres : la connexion comme acte de conception

Avant même de parler d’IA, CONNECTER est une posture de design. Il s’agit de concevoir des situations qui rendent les rencontres utiles presque inévitables. Tu passes d’un “on espère que les gens se parleront” à un “on orchestre des occasions de se rencontrer qui ont du sens”.

Cela peut prendre des formes très concrètes :

  • Des événements de connexion ciblés :
    • Cafés d’expertise thématiques où un·e praticien·ne partage un cas réel et ouvre la discussion.
    • Ateliers de co‑développement organisés autour de problèmes opérationnels, pas de concepts abstraits.
  • Des communautés de pratique animées :
    • Espaces récurrents où l’on échange des retours d’expérience, des échecs, des astuces métier.
    • Rôle explicite de facilitation pour garantir que tout le monde trouve sa place.
  • Du mentorat croisé :
    • Pairs inter‑générations, inter‑métiers, inter‑sites, pour faire circuler autant les codes que les compétences.
  • Des projets transversaux délibérément pensés comme “prétextes à rencontre” :
    • On construit les équipes en jouant la carte de la complémentarité, pas uniquement celle de l’organigramme.

À ce stade, la technologie n’est pas indispensable. Tu prépares surtout le terrain culturel : montrer qu’il est légitime – et même attendu – de se connecter au‑delà de sa ligne hiérarchique, de son service ou de son site.


3. Quand l’IA devient médiateur relationnel

Une fois cette culture installée, l’IA peut devenir un formidable “médiateur relationnel intelligent”. Son rôle n’est ni de surveiller ni de remplacer la relation humaine, mais de multiplier les liens pertinents que le cerveau humain ne peut plus suivre à l’échelle de l’organisation.

Ce médiateur orchestre plusieurs types de connexions, bien au‑delà du simple “toi – un expert” :

  • Human–Human :
    • Matching cognitif entre profils complémentaires, experts/novices, pairs confrontés aux mêmes enjeux.
    • Propositions de binômes ou de petits groupes pour travailler sur un problème commun.
  • Human–Agent :
    • Connexion à un agent IA spécialisé (métier, support projet, analyse de pratiques, coaching).
    • L’IA vient compléter le binôme humain en apportant des angles, des ressources, des pistes de travail.
  • Human–Assets :
    • Mise en relation avec les bonnes ressources documentaires, vidéos UGC, retours d’expérience, au bon moment et dans le bon format.
  • Human–Communities :
    • Suggestions de communautés de pratique, cercles d’apprentissage, forums métiers internes ou externes adaptés à la situation.
  • Multi‑Agent :
    • Collaboration en coulisse entre plusieurs IA spécialisées qui agrègent leurs analyses pour proposer des connexions plus fines (personnes, ressources, contextes).
  • Hybrid :
    • Combinaisons dynamiques de tous ces niveaux : un problème donné peut activer une rencontre humaine, un agent IA, une communauté et quelques ressources ciblées.

Vu du terrain, cela donne moins l’impression d’un “super moteur de recherche” que d’un assistant discret qui voit des motifs relationnels invisibles à l’œil nu, et qui les rend exploitables au quotidien.


4. Programmer la sérendipité (sans la forcer)

CONNECTER n’a pas pour ambition de tout planifier. Au contraire, l’objectif est de rendre la sérendipité plus probable, sans la transformer en injonction artificielle. L’IA ne doit pas “obliger à se connecter”, elle doit murmurer des suggestions qui tombent juste.

Pour y parvenir, elle s’appuie sur ce que tu décris comme un algorithme de complémentarité cognitive. Plutôt que d’aligner des mots‑clés, il évalue un potentiel collaboratif :

  • Affinité cognitive : styles de pensée, de communication, de prise de décision qui peuvent bien fonctionner ensemble (ou au contraire créer un frottement fécond).
  • Complémentarité d’expertise : connexion entre des profils qui ne se chercheraient jamais spontanément, mais dont l’association élargit la perspective (un expert technique, un marketeur créatif, un opérationnel terrain).
  • Disponibilité relationnelle : prise en compte des charges, temporalités, niveaux d’ouverture et contraintes du moment pour ne pas proposer des rencontres impossibles à assumer.
  • Contexte : projets en cours, enjeux stratégiques, signaux faibles qui justifient qu’une connexion se fasse maintenant plutôt que dans six mois.

Concrètement, l’IA peut formuler des suggestions du type :

  • “Le défi de conduite du changement que tu rencontres ressemble beaucoup à ce que Sophie a vécu sur le projet X l’an dernier. Veux‑tu que je vous mette en relation ?”
  • “Trois personnes dans d’autres équipes explorent actuellement la même question. Souhaites‑tu rejoindre un mini‑groupe pour partager vos pistes ?”
  • “Tu viens de publier une vidéo de retour d’expérience. Je peux te proposer deux communautés où ce contenu aurait un impact fort.”

La clé, c’est le respect de l’authenticité : la personne conserve toujours la maîtrise. Elle peut accepter, refuser, mettre en pause les suggestions, ajuster le niveau d’assistance. CONNECTER ne doit jamais virer à la sur‑orchestration intrusive ; il doit rester un amplificateur discret des liens qui ont du sens.


5. Le nouveau rôle des équipes L&D : architectes de connexions apprenantes

Pour les équipes L&D, la fonction CONNECTER change profondément le métier : plutôt que de produire uniquement des dispositifs, elles conçoivent et entretiennent l’écosystème relationnel qui permet à ces dispositifs de prendre vie.

Concrètement, cela signifie :

  • Penser chaque événement, communauté, projet ou ressource comme une interface de connexion, pas seulement comme un “contenu pédagogique”.
  • S’intéresser aux données relationnelles : qui aide qui, sur quoi, quand, et comment ces flux peuvent être facilités sans être instrumentalisés.
  • Co‑designer, avec les équipes IT et métiers, une IA positionnée comme “tisserand de liens” plutôt que comme simple catalogue intelligent.

En combinant ORIENTER et CONNECTER, l’organisation commence à voir apparaître une chose rare : une cartographie vivante des expertises, reliée à un réseau de connexions multidimensionnelles. C’est sur cette toile que les deux fonctions suivantes, DÉCLENCHER et RENFORCER, pourront ensuite s’appuyer pour transformer les rencontres en apprentissages, puis en capital collectif durable.

La fonction CONNECTER est théorisée dans le chapitre 4 d'aiaiaiaiai ! et rendue opérationnelle dans la Fiche outil 008. Le livre démontre que si l'étape "Orienter" permet de repérer les talents cachés, c'est l'étape "Connecter" qui tisse le véritable écosystème relationnel. À travers des algorithmes de "complémentarité cognitive", l'IA s'y transforme en un facilitateur invisible. Son rôle n'est plus seulement d'associer des mots-clés, mais d'orchestrer la sérendipité : croiser un profil technique avec un profil créatif, suggérer la bonne communauté au bon moment, et provoquer ces "collisions heureuses" qui font émerger l'intelligence collective sans jamais forcer la relation.

aiaiaiaiai ! – Apprendre et partager le savoir dans un monde liquide, Yann Bonizec, Éditions Fluxus Mentis, 2025.

Découvrir le livre

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Je conçois des écosystèmes apprenants pour les équipes L&D et les organismes de formation. Fondateur d’ATAWAK et auteur de « aiaiaiaiai ! – Apprendre et partager le savoir dans un monde liquide ». Maître de conférences associé à l’Université Sorbonne Nouvelle – UFR Sciences de l’information et de la communication.

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