L'IA a deux visages. Le mu dit : reprenez votre question.
Pirsig, Morin, Halpern — et ce qu'aiaiaiaiai ! en a fait.
Pirsig, Morin, Halpern — et ce qu'aiaiaiaiai ! en a fait.
Nous traversons une période de panique binaire. L'intelligence artificielle serait soit la promesse d'un monde augmenté, soit la menace d'un monde appauvri. Deux camps. Un binaire. Il y a trente ans, Robert Pirsig m'a appris qu'il existait un troisième terme logique. Voilà ce que j'en ai fait et ce que le monde liquide impose d'en comprendre.
Il y a quelque chose de familier dans la façon dont nous parlons de l'intelligence artificielle. Quelque chose qu'on a déjà vu. Déjà entendu.
D'un côté, la promesse : tout résoudre, tout accélérer, tout augmenter. De l'autre, l'inquiétude : tout disrupter, tout menacer, tout remplacer. Deux camps. Un binaire.
Comme si nous n'avions rien appris.
Je reviens souvent à un passage de Robert Pirsig dans Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes — lu il y a plus d'une trentaine d'années, jamais vraiment quitté.
Pirsig y évoque le mu, ce troisième terme logique que la pensée occidentale refuse d'admettre. Ni oui ni non. "Reprenez votre question", dit le mu. La réponse est impossible parce que la question elle-même est mal posée.
"Nous ne voyons pas qu'il existe un troisième terme logique possible, sur le même plan que le oui et le non, qui peut élargir notre connaissance dans une direction jamais explorée."
Appliquer le mu à l'IA : ni utopie ni catastrophe. La question "l'IA, bonne ou mauvaise chose ?" mérite un mu.
La thèse que je défends dans aiaiaiaiai ! est la suivante : l'IA n'est pas l'origine de la turbulence que nous traversons. Elle en est une réponse — imparfaite, puissante, ambivalente, mais une réponse.
La turbulence, c'est le monde liquide. Zygmunt Bauman l'avait décrit bien avant que le mot "disruption" envahisse les plaquettes des cabinets conseil : des structures qui se dissolvent, des repères qui se déplacent, des métiers qui se recomposent. Un monde que nous concevons en marchant — sans carte préétablie, sans destination certaine.
Face à cette complexité croissante, nous avons construit des outils. L'IA est le dernier en date. Le plus puissant. Le plus vertigineux aussi — parce qu'il nous ressemble davantage que les autres.
Il s'agit de comprendre la manière dont l'IA a été créée ou diffusée pour affronter la complexité du monde que l'humain a lui-même contribué à créer.
Edgar Morin a décrit ce piège bien avant l'IA. Il l'appelle l'intelligence aveugle :
"Elle isole tous les objets de leur environnement. Les réalités clés sont désintégrées. Tandis que les médias produisent la basse crétinisation, l'Université produit la haute crétinisation."
Une IA utilisée pour délivrer des réponses sans contextualiser les questions — c'est l'intelligence aveugle à grande échelle. Ce n'est pas la faute de l'IA. C'est la façon dont nous choisissons de nous en saisir.
La pensée complexe, elle, relie. Elle tient ensemble ce que la pensée binaire dissocie. Elle ne simplifie pas — elle tient la complexité.
Gabrielle Halpern le formule avec précision dans Tous Centaures ! :
"L'hybridation, ce n'est ni la fusion, ni la juxtaposition, ni l'assimilation ou l'annihilation de l'autre, mais la métamorphose de chacun."
Nous sommes déjà des centaures. Nous le sommes depuis que nous avons commencé à écrire, à calculer, à déléguer une partie de notre mémoire à des supports externes. L'IA prolonge ce mouvement — elle ne l'inaugure pas.
La question n'est donc pas : comment rester humain face à l'IA ? La question est : quelle forme d'hybridation choisissons-nous — et quelle métamorphose acceptons-nous ?
Dans le domaine de la formation et de l'apprentissage, ce renversement a des conséquences directes. Dans cette réalité ambivalente, la question change de nature : comment concevoir des environnements d'apprentissage qui développent la capacité à utiliser l'IA lucidement ?
Ce que aiaiaiaiai ! appelle la souveraineté cognitive algorithmique : garder la main sur ses manières de comprendre, de décider et d'agir — y compris quand une machine propose une réponse.
La lucidité, d'abord.
Aurélien Barrau l'a écrit pour un autre contexte. Ça s'applique parfaitement ici :
Il faut être beaucoup plus profond, plus subversif et plus élégant.
Mu.
Sources
aiaiaiaiai ! – Apprendre et partager le savoir dans un monde liquide, Yann Bonizec, Éditions Fluxus Mentis, 2025.
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