Ce n'est ni une Fable, ni un Mythos
Le 4 mai, je parlais d’un signal faible devenu presque banal : le géoblocage de ressources, y compris éducatives. Ces messages froids que nous connaissons tous : “Ce contenu n’est pas disponible dans votre région.” Rien de spectaculaire. Juste une porte qui se ferme.
Deux semaines plus tard, la suspension de Fable 5 et Mythos 5 (1) par Anthropic, à la suite d’une directive américaine, change l’échelle du problème. Ce ne sont plus seulement des sites ou des contenus qui deviennent inaccessibles. Ce sont des modèles, des capacités d’analyse, des environnements de travail, des morceaux entiers d’infrastructure cognitive.
Nicolas Guyon (2) l’a formulé avec beaucoup de justesse : “Hier, pour la première fois, l’accès à l’intelligence est devenu une question de nationalité. Pas de carte bleue. De passeport.”
Cet événement cet événement peut se lire comme un basculement géopolitique. Mais pour les professionnels de la formation, de la recherche, du conseil ou de la veille, il pose aussi une question très concrète : que devient notre autonomie intellectuelle quand nos capacités de travail reposent sur des systèmes que d’autres peuvent couper, limiter ou reconfigurer du jour au lendemain ?
Nous ne travaillons plus seulement avec des outils. Nous travaillons avec des infrastructures d’information. Et ces infrastructures ne sont pas neutres. Elles orientent ce que nous trouvons, ce que nous comparons, ce que nous synthétisons, ce que nous considérons comme disponible, fiable, exploitable ou simplement pensable.
Dans la postface de aiaiaiaiai !(3), Geneviève Vidal rappelle que les gate keepers détiennent encore les clés de l’accès, les filtres et les conditions infrastructurelles. C’est peut-être là que se dessinent les nouveaux péages cognitifs.
On a déjà connu, dans les années 90, des technologies classées par le gouvernement américain comme des munitions : le chiffrement fort et certains modules matériels dédiés à la cryptographie. Leur exportation était contrôlée au nom de la sécurité nationale, parce qu’elles donnaient à leurs utilisateurs une capacité jugée trop sensible pour circuler librement.
Avec des modèles comme Fable 5, une logique comparable semble s’appliquer à une autre couche : ce n’est plus seulement la confidentialité des données qui est en jeu, mais l’accès même à une infrastructure d’intelligence.
Aujourd’hui, les modèles structurent une partie de notre réalité cognitive : ce que nous voyons, analysons, produisons, et ce qui disparaît de notre champ de travail.
Pour les métiers du savoir, l’enjeu n’est donc pas de refuser l’IA. Il est de comprendre ce que nous sommes en train de déléguer.
Nous ne déléguons pas seulement des tâches. Nous déléguons une partie de nos conditions d’accès au savoir, à l’analyse, à la synthèse et à la décision.
Si une ressource disparaît, on peut en chercher une autre. Si un outil change, on peut en apprendre un autre.
Mais si l’infrastructure qui soutient nos capacités cognitives se ferme, se limite ou se reconfigure sans nous, la question n’est plus seulement technique.
Elle devient stratégique.
Et c’est peut-être là que se joue aujourd’hui une part essentielle de notre souveraineté cognitive.
Sources :
(1) Anthropic, « Statement on the US government directive to suspend access to Fable 5 and Mythos 5 », communiqué du 12 juin 2026.
(2) Nicolas Guyon, « Le jour où l’intelligence est devenue une munition », Comptoir IA, 12 juin 2026.
(3) aiaiaiaiai ! – Apprendre et partager le savoir dans un monde liquide, Yann Bonizec, Éditions Fluxus Mentis, 2025.
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Je conçois des écosystèmes apprenants pour les équipes L&D et les organismes de formation. Fondateur d’ATAWAK et auteur de « aiaiaiaiai ! – Apprendre et partager le savoir dans un monde liquide ». Maître de conférences associé à l’Université Sorbonne Nouvelle – UFR Sciences de l’information et de la communication.
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