L’IA transforme nos métiers… et, plus silencieusement, nos liens au travail.

Les analyses de l’emploi convergent : l’IA ne commence pas par remplacer les dirigeants ou les experts installés. Elle grignote d’abord les jobs d’entrée : support, assistance, production de contenus, développement junior, traitement de données…
Toutes ces tâches de « newbies » qui servaient de rampe d’apprentissage et de socialisation professionnelle.

Dans l’ombre de cette transformation visible, une autre se joue, plus discrète : l’impact de l’IA sur nos relations interpersonnelles au travail.

Le quotidien des équipes est traversé par une économie invisible du don :
« Tu peux relire mon mail ? »
« Tu m’expliques ce fichier ? »
« Tu me montres comment tu fais ? »

Chaque petit service crée une dette symbolique, une attention, du lien.
Un prétexte à se parler, à se voir, à exister les uns pour les autres.

Quand l’IA rend ces mêmes services, c’est efficace, rapide, confortable.
Mais à chaque fois, une occasion de collaboration humaine disparaît.

Demander de l’aide à un collègue, ce n’était pas seulement chercher une information. C’était accepter de montrer ses faiblesses : dire « je ne sais pas », « j’ai besoin de toi ».
Ce risque-là est la matière première de la confiance.

En déplaçant nos questions vers l’IA, nous retirons ce risque de la relation.
Nous protégeons notre image, nous évitons la gêne, le jugement, le soupir.
Mais nous privons aussi l’autre de la possibilité de nous aider,
et nous deux de la possibilité de construire quelque chose ensemble.

Petit à petit, un autre effet apparaît : habitués à un interlocuteur qui ne se moque jamais, ne grimace jamais, ne nous contredit jamais vraiment, nous devenons plus sensibles aux remarques humaines. L’orgueil se renforce, le seuil de tolérance à la critique baisse.

Le philosophe Byung-Chul Han* montre comment le numérique nous fait préférer un "lointain" lisse à notre prochain concret, avec sa rugosité, ses maladresses, ses résistances.
L’IA s’inscrit dans ce mouvement : elle offre un interlocuteur sans friction.

Or c’est précisément dans la friction que se fabriquent :

  • la confiance,
  • la capacité à encaisser un feedback,
  • la possibilité de rester en lien malgré la différence.
Nous optimisons nos processus, nous gagnons en efficacité.
Mais, chemin faisant, une question me travaille : en gagnant en efficacité grâce à l’IA, acceptons‑nous de perdre en altérité ?

*Byung-Chul Han - Dans la nuée. Réflexions sur le numérique, Actes Sud, 2015.


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