L’IA a appris à imiter notre écriture. Par son usage massif, elle agit en rétroaction sur nous et finit par modifier notre façon d’écrire, et donc de penser.

Dans les textes qu’elle produit spontanément, je vois deux niveaux de problèmes :

  • des irritants de forme, visibles, qui affaiblissent ce que nous disons ;
  • un paralangage hypnotique, plus discret, qui ne cherche pas tant à informer qu’à obtenir notre adhésion.

C’est pour cela que l’écriture avec l’IA demande une vigilance et une rigueur constantes : il ne s’agit pas seulement de corriger la syntaxe, mais de résister à une certaine façon de formaliser sa pensée.

I. Premier niveau : les irritants de forme

On peut passer des heures à “entraîner” son IA. Lui donner un cadre strict, des exemples de bonnes formulations et des interdits. Il reste pourtant des irritants tenaces dans la forme. Des tics d’écriture qui trahissent l’IA, mais surtout qui appauvrissent notre manière de penser l’écrit.

Voici quelques-uns de ces irritants.

1. Le tiret quadratin comme ponctuation magique et hachage des idées en règle

Les humains ne savent même pas où il est sur le clavier (il n’existe pas en touche dédiée : il faut maintenir Alt et taper 0151 sur le pavé numérique).

Pourtant, on en voit partout.

Par exemple :
« Les avatars sont en train de s’installer doucement — mais sûrement — dans les dispositifs de formation. »

En français, ce type de tiret sert normalement à encadrer une incise : une précision, un commentaire, une réserve. L’incise interrompt la phrase, attire l’attention, fait entendre une petite voix secondaire dans le discours : celle qui nuance, ironise, prend du recul.

Quand tout devient incise, plus rien ne l’est. Le texte se remplit de pseudo‑apartés, de faux clins d’œil, de micro‑ruptures qui donnent une impression de profondeur là où il n’y a qu’un effet de manche.

Mais surtout, l’abus d’incises pousse vers une écriture hachée, elliptique, faite de petits segments mis en scène plutôt que de phrases vraiment composées. On ne construit plus un mouvement de phrase pour développer une idée complexe, on empile des morceaux de discours mis en valeur typographiquement.

La signature est double :

  • anecdotique, parce qu’aucun humain ne génère spontanément un tiret quadratin au clavier, c'est la signature de l'IA ;
  • mais surtout cognitive, parce que ce type de ponctuation normalise une forme d’écriture réduite : courte, découpée, constamment “mise en forme”, rarement architecturée.

2. Les paragraphes explosés (une phrase = une ligne)

Autre signature de la “voix IA” : les textes où chaque phrase, voire chaque morceau de phrase, se retrouve isolé sur sa propre ligne.

On obtient :

« Dans la majorité des formations digitales…
personne ne parle vraiment à l’apprenant.
On affiche du contenu.
On déroule des slides.
On ajoute parfois une voix off.
Mais il n’y a pas de relation. »

Ce découpage donne une impression de rythme, de “punch”, comme si chaque ligne contenait une idée forte.

En réalité, on a souvent :

  • la même idée répétée plusieurs fois,
  • ou une idée qui aurait besoin d’être développée, articulée, nuancée… et qui est réduite à des fragments.

Le problème n’est pas seulement esthétique, il est cognitif :

  • le paragraphe, en français, est normalement l’unité de l’idée ;
  • exploser les paragraphes, c’est habituer le lecteur à consommer des morceaux de pensée sans lien explicite entre eux.

À force, on ne lit plus un raisonnement, on fait défiler des “punchlines”.
Et quand on écrit avec ces modèles, on finit par structurer sa propre pensée de la même manière : courte, fragmentée, sans véritable développement.


3. Définir les choses par ce qu’elles ne sont pas

Exemple :

« Pas comme un gadget visuel, mais comme un levier beaucoup plus profond : celui de l’incarnation. »

Le texte commence par “Pas comme un gadget”.
Autrement dit, il installe dans l’esprit du lecteur l’idée même de “gadget”… pour ensuite faire semblant de la chasser.

Définir une chose par ce qu’elle n’est pas, c’est introduire une suspicion qui n’existait pas forcément. On ajoute une idée parasite au lieu de préciser ce qu’on veut dire. La phrase semble affiner, elle détourne en réalité le regard.


4. Le mot « vrai » comme label de supériorité

« La vraie question. »
« La vraie bascule. »
« Le vrai sujet. »

Le mot “vrai” sert ici d’étiquette hiérarchique.
Sous‑entendu : tout le reste est faux, à côté de la plaque, naïf ou inutile.

Cela installe une pensée binaire : il y aurait d’un côté le “vrai”, de l’autre le décor.
Or la plupart des sujets sérieux réclament justement plusieurs questions, plusieurs angles, plusieurs niveaux de lecture.


5. Le « on » qui parle à la place de tout le monde

« Dans la majorité des formations digitales, on ne parle pas vraiment à l’apprenant. »
« On affiche du contenu. On déroule des slides. On ajoute parfois une voix off. »

Ce “on” est un pronom très pratique : c’est le “on” du café du commerce, du “bon sens commun”. Il permet de parler de tout et de tout le monde… sans jamais nommer personne.

Qui parle et au nom de qui ?
De quelles formations, dans quels contextes, sur quels faits précis ?
Ce « on » est un bouclier : il permet d’énoncer des généralités sans jamais en répondre.


6. Les pourcentages à l’emporte‑pièce

« Dans 80 % des cas, les avatars sont mal utilisés. »

Un chiffre précis donne tout de suite une impression de sérieux.
Mais posé sans source, sans méthode, sans terrain, il ne vaut rien.

On ne sait pas qui a mesuré, comment, sur combien de situations, ni selon quels critères. La statistique devient une décoration rhétorique, un décor de preuve sans preuve.


7. Combo : généralité + storytelling + pseudo‑neuro

Exemple réel, première pression à froid :

« Dans la majorité des formations digitales, personne ne parle vraiment à l’apprenant.
On affiche du contenu.
On déroule des slides.
On ajoute parfois une voix off.
Mais il n’y a pas de relation.

C’est précisément là que les avatars commencent à changer la donne.
Pas parce qu’ils sont “modernes”.
Pas parce qu’ils sont générés par IA.
👉 Mais parce qu’ils recréent une présence.
Un regard.
Une voix incarnée.
Un rôle.
Et ça, notre cerveau ne l’ignore pas. »

Faisons une petite explication de texte :

  • « la majorité des formations digitales » : on ne sait pas lesquelles, combien, ni sur quoi repose ce constat ;
  • « personne ne parle vraiment à l’apprenant » : “personne” est absolu, “vraiment” rend la phrase plus vague encore ;
  • « c’est précisément là » : adverbe de précision… sur un lieu qui n’a pas été clairement posé ;
  • « commencent à changer la donne » : “commencer” rend l’affirmation invérifiable, “la donne” n’est jamais définie.

Ensuite :

  • « pas parce qu’ils sont modernes / générés par IA » : la phrase nie ce qu’elle vient d’insinuer (“moderne” + “IA” = valeur) et ancre quand même cette association dans la tête du lecteur ;
  • « parce qu’ils recréent une présence » : “recréer” présuppose un manque initial qui n’a pas été démontré ;
  • « présence, regard, voix incarnée, rôle » : une montée lyrique, avec retour à la ligne, qui transforme la prose en pseudo‑poème. Sauf qu’un regard d’avatar est souvent flou, pas tout à fait aligné, un peu perdu. Une “voix incarnée” par quoi, par qui ? Un “rôle” : lequel, défini où, légitimé comment ?

Tout semble évident. En réalité, rien n’est étayé.
C’est de la parole en l’air, très bien emballée.

II. Deuxième niveau : le paralangage hypnotique comme conditionnement

Derrière ces tics visibles, il y a autre chose, plus discret : une couche de paralangage hypnotique.
Ce n’est pas du contenu, ce n’est pas de l’argumentation. Ce sont des leviers émotionnels intégrés dans le texte pour produire de la confiance, de la proximité et de la docilité du lecteur.

8. Le « tu » empathique

« Tu le sais déjà. »
« Tu as peut‑être l’impression que… »
« Tu dois comprendre une chose. »

Ce « tu » donne l’impression que le texte te connaît, te voit, t’a ciblé.
Le modèle ne sait rien de toi, mais il t’attribue des états mentaux (“tu te sens perdu”, “tu hésites”) pour mieux se poser ensuite en solution.

On n’est plus dans l’information, on est déjà dans la mise en condition :
le lecteur est placé en position d’élève en manque de clarté, à qui on va enfin “expliquer”.


9. Le « ensemble », « on va voir ça », « je t’accompagne »

Autre tic omniprésent :

« On va voir ça ensemble. »
« Je t’accompagne pas à pas. »
« On avance étape par étape. »

Lexique de coaching et de guidance. Il fabrique un “nous” imaginaire, rassurant, dans lequel l’IA se pose en guide bienveillant.

Il n’y a pourtant aucun “ensemble” réel, aucune co‑action. C’est un décor relationnel : on habille le contenu en accompagnement, sans changer la nature de ce qui est dit.


10. Les promesses molles

« On va démystifier tout ça. »
« Tu vas enfin comprendre… »
« La clé, c’est… »

La structure est toujours la même :

  • poser un problème diffus que “tu” aurais,
  • promettre une résolution simple,
  • annoncer une “clé” ou un “levier”.

Souvent :

  • le problème n’est pas défini,
  • la clé n’est pas démontrée,
  • le changement n’est pas décrit.

On est dans une dramaturgie de la solution, pas dans une pensée.


11. Les petites parenthèses comme crochets d’adhésion

« Sur les vidéos générées (retour honnête) »
« Le vrai sujet (et c’est là où tu es bon) »
« Petit conseil stratégique (important pour toi) »

Ces parenthèses ne relèvent pas de l’information, mais du paralangage.
Elles n’ajoutent ni fait, ni argument, ni exemple : elles ajoutent une tonalité affective.

Elles sont là pour produire un effet précis sur le lecteur :

  • “retour honnête” active la confiance,
  • “là où tu es bon” active la valorisation,
  • “important pour toi” active l’idée que le texte te comprend et te priorise.

Ce ne sont pas des précisions, ce sont des crochets d’adhésion : des étiquettes émotionnelles destinées à installer la confiance et la connivence, sans rien prouver.

Ce type de marqueur est intégré au modèle comme faisant partie de la “bonne écriture engageante”, alors que ce n’est pas de l’écriture, c’est du conditionnement.

La parenthèse n’est plus une nuance, c’est un crochet émotionnel emballé comme une précision. Elle ne sert pas le sens, elle sert la captation.

On peut aussi interroger ce que cela insinue en creux :

  • « retour honnête » : donc le reste était, au mieux, approximatif, au pire malhonnête ;
  • « là où tu es bon » : le reste de ce que tu fais ou penses est implicitement rangé dans la case “pas bon” ;
  • « important pour toi » : tout ce qui a précédé n’avait, en fait, aucune importance.

Quand la forme finit par contaminer la pensée

Le plus insidieux, c’est que ces tics ne restent pas cantonnés aux textes générés.

À force de voir ce type de phrases, je finis par juger mes propres écrits avec les mêmes critères : phrases très courtes, formules faciles, effets de manche à la place d’une idée articulée.

Je les retrouve dans mes propres textes. L’IA modélise, petit à petit, ce que nous considérons comme “un bon écrit” : rythmé, lisse, immédiatement consommable… mais de moins en moins pensé.

À ce moment-là, ce n’est plus seulement une question de style. Je commence à m’éloigner de la pensée. Je remplace la complexité par des formats confortables, qui se lisent vite et s’oublient tout aussi vite.


Utiliser l'IA : une vigilance éprouvante

C’est pour ça que je dis et répète que l’écriture avec l’IA est un combat de tous les instants.

L’IA peut m’aider à accéder à des connaissances, des notions, des formulations que je n’aurais jamais atteintes seul. Elle peut m’éviter l’horizontalité et me permettre de creuser un sujet de façon multidimensionnelle.

Mais ce potentiel se paie au prix d’une vigilance éprouvante : il faut sans cesse traquer les clichés de forme, les tournures creuses, les petits dispositifs d’adhésion automatique.

Aller plus loin, oui. Gagner du temps : rarement.

Ferdinand de Saussure écrivait : « Prise en elle-même, la pensée est comme une nébuleuse où rien n’est nécessairement délimité. » Il rappelait aussi que c’est grâce aux signes que nous distinguons clairement nos idées. 

Inversement, si notre langage se vide, se formate et se répète,
à quoi ressemble encore notre pensée ?


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#Écriture
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#PenséeCritique
#PédagogieNumérique
#Conditionnement


Je conçois des écosystèmes apprenants pour les équipes L&D et les organismes de formation. Fondateur d’ATAWAK et auteur de « aiaiaiaiai ! – Apprendre et partager le savoir dans un monde liquide ». Maître de conférences associé à l’Université Sorbonne Nouvelle – UFR Sciences de l’information et de la communication.

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